Ecrivains des grands espaces: La Terre

Confinés dans leur lieu d’écriture, sur l’espace resserré de la page ou de l’écran, trois écrivains évoquent de vastes territoires, leurs terres préférées.

 Depuis la fin des années 1980, Rick Bass vit avec sa famille dans un Etat qu’il chérit entre tous : le Montana. Dans Winter (Folio 2010) – publié en 1991 aux Etats-Unis –, il raconte leur installation dans une vallée reculée, aux portes de l’hiver. Pas de voisins proches, pas d’électricité ni de téléphone, mais par –40° une nature éblouissante sous la neige.

C’est toujours la même terre qu’il exalte avec enthousiasme dans son dernier récit, Le journal des cinq saisons (Christian Bourgois 2011). La vallée du Yaak est un lieu incomparable, où la préservation de la nature sauvage exige une solide énergie et une attention constante. Faune et flore sont une richesse inestimable, mise en péril par la rapacité de promoteurs cupides.

La cinquième saison se situe entre la fonte des glaces et la repousse de la végétation, saison de boue. Mais la plus spectaculaire est celle des incendies de fin d’été : sévèrement surveillés et contenus, les feux éviteront le pourrissement de la forêt, les cendres seront l’engrais de la renaissance. La maîtrise de l’incendie impose la solidarité, la générosité, le savoir-faire. Toutes qualités indispensables à la sauvegarde de cette nature incomparable.

Ici, Thierry Guichard, rédacteur en chef de l’excellente revue littéraire Le matricule des anges, écrit dans son blog – citations à l’appui – tout le bien qu’il pense de Rick Bass.

  Galsan Tschinag est originaire de Mongolie occidentale. Il est le chef d’un clan regroupant des familles de nomades touvas. Après avoir vécu en Allemagne (il écrit en allemand) et parcouru le monde, il est de retour dans le Haut-Altaï où il vit désormais dans sa yourte, « de luxe », précise-t-il.
Son récit, Chaman (Métailié 2012), retrace une partie de sa vie : ses études à Leipzig alors que la Mongolie se trouvait sous domination soviétique, ses rencontres de par le monde. Revenu définitivement dans sa terre d’origine, il est reconnu, respecté, choyé. Tout en défendant la culture et la tradition, il s’efforce de porter le regard des membres du clan au-delà de l’horizon des steppes. Et s’il évoque le passé, c’est pour mieux ancrer dans la réalité son rêve le plus cher : le retour de son peuple dans le Haut-Altaï où la caravane va s’établir et reprendre le mode de vie traditionnel. Mais malgré la volonté de demeurer unis, des conflits agitent la tribu.
Lisant ses rêves comme des prémonitions, Galsan Tschinag pressent la précarité des liens qui unissent la terre et ses habitants. La vie nomade sur les vastes plateaux du Haut-Altaï est d’une extrême fragilité, toujours en butte aux sollicitations du XXIe siècle qui s’étalent sur les écrans.
Une présentation de Chaman se trouve ici et une journaliste, Claire Teysserre-Orion, relate son voyage dans les terres de Galsan Tschinag. 

  Dans le premier roman de Jón Kalman Stefánsson traduit en français, Entre ciel et terre (Gallimard 2010), un pêcheur islandais amoureux de poésie mourait de froid pendant une sortie en mer. Tellement préoccupé par ses lectures, il avait oublié sa vareuse lors de l’embarquement. Un de ses compagnons, un adolescent, partait alors rendre à son propriétaire le livre qui avait tant captivé le malheureux marin. C’était une première traversée de l’Islande.
Jón Kalman Stefánsson récidive dans La tristesse des anges (Gallimard 2011). Pendant les terribles rigueurs de l’hiver, un facteur parcourt le pays. Il est envoyé jusque dans les fjords du Nord dont la traversée le terrorise, aux confins de l’île. Un adolescent l’accompagne, le même sans doute que celui du roman précédent. La navigation dans les fjords est un enfer, le parcours à travers les terres également. Ils avancent avec une extrême lenteur au milieu de tempêtes effroyables. Dans des visions de cauchemar et dans la réalité, la mort les accompagne sans cesse.
Ce sont deux romans d’une densité saisissante, où les grands espaces tout à la fois emportent les humains et les enferment en eux-mêmes.
 Ici se trouve une présentation de La tristesse des anges et une interview de l’auteur à l’occasion de la parution de Entre ciel et terre